LES «PROPRIOCATAIRES» INDÉSIRABLES D'UN IMMEUBLE EN COPROPRIÉTÉ
Élie Boridy, administrateur, Syndicat des copropriétaires du 995 Muir
Arrondissement Saint-Laurent, Montréal
Les administrateurs de tout immeuble en copropriété ne le savent que
trop bien. Les pires copropriétaires sont ceux qui se comportent en
«propriocataires».
Un propriocataire est un copropriétaire qui a toujours été locataire
dans un immeuble locatif avant de faire son premier investissement
important dans un immeuble en copropriété.
Il y a évidemment des exceptions mais la plupart de ces nouveaux
copropriétaires indésirables sont incapables d’oublier leur ancien
statut de locataire. En même temps, ils ne manquent pas une occasion
pour faire valoir haut et fort leur tout nouveau statut de propriétaire.
Pour eux, la notion de copropriétaire est une notion théorique avec
laquelle il leur est difficile de composer.
Voici quelques exemples de comportement typique d’un propriocataire que
tout administrateur reconnaîtra.
Le réflexe profondément enraciné du locataire insouciant
• Le propriocataire commet invariablement le lapsus incorrigible en
parlant de «loyer» pour désigner les charges communes ou les «frais de
condo».
• Lors des assemblées générales, le propriocataire assimile les
augmentations des charges communes à des augmentations de «loyer» et
n’hésite pas à faire référence à la Régie du logement (qui fixe
annuellement les augmentations des loyers des immeubles locatifs) pour
rappeler que les augmentations des charges communes ne devraient pas
dépasser la limite fixée par la Régie.
• Le propriocataire ne lit jamais les informations écrites envoyées par
les administrateurs mais il est le premier à se plaindre de ne pas avoir
été informé.
• Le propriocataire ne voit pas l’utilité, et encore moins la nécessité,
de constituer un fonds de prévoyance puisqu’il paye déjà un «loyer».
• Il considère les administrateurs comme une équipe de concierges qui
devraient répondre à ses appels en tout temps pour régler les problèmes
de plomberie ou d’électricité dans son unité. Il ne lui vient jamais à
l’esprit d’appeler lui-même un plombier ou un électricien. Il ne l'a
jamais fait lorsqu'il était locataire!
• Le propriocataire ne se soucie pas de l’état des parties communes, ni
de leur propreté, ni de leur entretien car, selon lui, cela relève du
travail des «concierges», c’est-à-dire des administrateurs.
• Le propriocataire ne se soucie pas non plus de l’état de sa propre
unité, ni de sa propreté, ni de son entretien car, dit-il, «un jour, je
déménagerai». Pour lui, la notion d’entretien est aussi inutile que
futile.
• Le balcon d’un propriocataire est un espace d’entreposage d’objets
hétéroclites (BBQ, pneus, bicyclettes, corde à linge, boîtes, seaux,
balais, etc.) et n’est, à ses yeux, que l’extension naturelle de sa
partie privative.
• Souvent, le propriocataire considère l'espace de stationnement qui lui
est réservé comme un deuxième espace de rangement, faisant fi de
l'interdiction et des normes de sécurité incendie, et y entasse de la
camelote qui ne trouve place ni dans son unité, ni dans son espace de
rangement.
• Le propriocataire n’a que peu de respect pour ses voisins et n’hésite
pas à bloquer l'entrée principale de l'immeuble avec sa voiture, aussi
longtemps qu'il le voudra, de balayer le balcon et d’y secouer draps,
couvertures et tapis sans se soucier de son voisin du bas. Après tout,
personne ne lui faisait de remarques au temps où il était un heureux
locataire!
• Si la porte du garage tombe en panne, ou si une tempête de neige
majeure bloque celle-ci, le propriocataire n’hésite pas à interpeller
grossièrement les administrateurs en leur rappelant qu’il paye déjà cher
son «loyer» et que, par conséquent, il a droit à du bon service, et sur
le champ!
• Lorsque le propriocataire déménage ou emménage, il ne fait jamais
appel à des professionnels; il préfère plutôt retrouver la joie du
transport improvisé et artisanal, effectué par des parents et des amis.
Cela lui rappelle avec nostalgie son statut de locataire et le replonge
dans les doux souvenirs des déménagements collectifs et annuels du 1er
juillet.
Le réflexe nouvellement acquis de l’investisseur foncier novice
• Fort de son statut nouvellement acquis de propriétaire d’un
condominium, le propriocataire ne se gêne pas, par contre, pour
rétorquer avec une assurance ridicule «Je suis chez moi, je fais ce que
je veux» lorsqu’on lui demande, par exemple, de ne pas entreposer sa
bicyclette sur le balcon ou d’y étendre du linge.
• Pour ce copropriétaire de type hybride, comprendre la notion de
parties communes est une opération ardue et fastidieuse. Il peut, selon
lui, disposer des parties communes à sa guise; elles lui appartiennent;
elles font partie de son appartement, en particulier le balcon, l’espace
de rangement et l’espace de stationnement. Ce propriocataire
irrécupérable est persuadé qu’il a payé pour ces espaces, et chèrement!
Il peut donc, à son avis, en jouir comme il l’entend sans se préoccuper
des règlements de l’immeuble relatifs aux parties communes et des
rappels à l’ordre des administrateurs.
• Même s’il est convaincu à tort que le balcon, l’espace de rangement,
l’espace de stationnement, la porte d’entrée et les fenêtres de son
unité lui appartiennent, le propriocataire n’hésite pas à s’adresser
avec arrogance au Syndicat pour la réparation de ces parties qui,
curieusement, redeviennent communes à ces occasions uniquement.
• Le propriocataire qui réside au rez-de-chaussée s’approprie sans souci
le terrain devant sa partie privative, y installe son ameublement de
jardin et son BBQ, y plante les fleurs et arbustes de son goût, coupe
les branches des arbres qui lui obstruent la vue et taille la haie à la
hauteur et à la largeur qu’il préfère. Selon lui, tout cela est à lui,
c’est devant son appartement!
• Ce propriocataire rustre n’hésite pas à empester ses voisins avec la
fumée et les odeurs de son BBQ. N'est-ce pas qu'il est «chez lui»? Les
règles de bon voisinage ne s'appliquent pas à lui et le civisme est pour
lui une notion risible!
• Il estime qu’il est libre d’accrocher à ses fenêtres ce qu’il désire,
d’installer sur le balcon et les murs de l’immeuble une antenne
parabolique, parfois deux ou trois, sans se soucier des règlements de
l’immeuble, des règlements municipaux et de la loi fédérale sur le
piratage des signaux de télévision par satellite. Pourquoi pas! Il est
«chez lui» et il a payé pour jouir de sa propriété comme il l'entend!
• Puisqu’il est «chez lui», le propriocataire s'accorde le droit
d’utiliser son unité pour y faire du commerce, y exercer une profession,
la louer à court terme, même si la Déclaration de copropriété lui
l’interdit. N'est-ce pas qu'il est libre de faire ce qu’il veut dans son
unité? Il l’a payée!
• Le propriocataire est persuadé d'avoir le droit d’effectuer les
changements qu’il souhaite à l’intérieur de son unité sans se soucier de
leur impact sur le reste de l’immeuble. C’est «son unité», dit-il
fièrement, et il est libre d’en faire ce qu’il veut!
• Dans les assemblées générales, le propriocataire n'hésite pas à étaler
son ignorance en s’opposant farouchement à toute augmentation des
charges communes, estimant qu’en investissant dans son unité, il n’a
plus à payer pour quoi que ce soit. «Autrement, claironne-t-il, pourquoi
aurais-je abandonné mon statut de locataire?». Ou mieux encore,
ajoute-t-il, «j’aurais dû acheter une maison plutôt qu’un condominium»,
exhibant davantage son ignorance en pensant qu’une maison peut être
habitée sans un budget d’entretien et de conservation.
• Le propriocataire n’est jamais satisfait des actions prises par les
administrateurs, quelles qu'elles soient, même celles qui sont à son
avantage et dans son intérêt. Il ne l’avouera jamais car les
administrateurs représentent, à ses yeux, un frein à sa liberté d’action
et, en lui rappelant sans cesse les règlements de l’immeuble et la Loi,
ils constituent un obstacle à la pleine et libre jouissance de son
«investissement».
Si tous les propriocataires de ce genre se donnaient la peine de lire et
de comprendre le sens de l’article 1063 du Code Civil du Québec énonçant
le principe de base régissant la vie en copropriété:
«Chaque copropriétaire dispose de sa fraction; il use et jouit librement
de sa partie privative et des parties communes, à la condition de
respecter les règlements de l’immeuble et de ne porter atteinte ni aux
droits des autres propriétaires ni à la destination de l’immeuble»,
ils comprendraient que la vie en copropriété n’est pas faite pour eux.
Ils auraient intérêt soit à revenir rapidement à leur statut de
locataire, soit à acquérir sans tarder une propriété unifamiliale dans
laquelle ils pourraient exercer leur liberté de façon moins
contraignante. Ils rendraient ainsi un grand service aux administrateurs
de leur immeuble et, surtout, à tous les autres copropriétaires qui ont
saisi le véritable sens du mot copropriété.